Devant le succès rencontré par la présentation lundi soir dans l’Eglise de la Sainte-Trinité du ciné-concert « La passion de Jeanne d’Arc » (film de Carl Dreyer) sur un accompagnement à l’orgue de Touve Ratovondrahety, le TIFF a programmé une deuxième séance hier, elle aussi à guichets fermés. Claire Bressolette, qui prépare un doctorat de philosophie à Cluj et qui est elle-même organiste, nous livre une critique éclairée sur ces deux moments marquants du festival.

Le Tiff. 15, festival du cinéma à Cluj-Napoca, soutenu par l’Institut Français, a choisi cette année de programmer le film de Dreyer sur le procès de Jeanne d’Arc, illustré à l’orgue par l’organiste-pianiste parisien, Touve R. Ratovondrahety, le jour même de sa fête, le 30 mai, qui est celle de sa mort à Rouen sur le bûcher. Même s’il s’agit d’une restitution de 1928, d’après les archives conservées à Paris, par le réalisateur norvégien Carl Th. Dreyer, aidé de Joseph Delteil, auteur en 1924 d’un roman sur Jeanne d’Arc qui fit grand bruit en France, il est permis d’y voir la réécriture d’une Passion du Christ, particulièrement proche de l’évangéliste Jean, notamment par l’ironie qui permet de recevoir paroles et scènes à deux plans différents, comme celle de la dérision de Jeanne en « reine », à l’instar du Christ devant Pilate.

Le chef d’œuvre de Dreyer, film noir et blanc dont les décors sont conçus entre autre par Jean Hugo, campe une jeune femme pleinement femme dans ses sentiments, et pleinement surnaturelle dans son union au Christ, « son doux Jésus ». Elle est interrogée par les théologiens et notables de l’Église qui veulent la convaincre d’avoir été confondue par Satan au lieu de Dieu. Le combat est donc plus intérieur qu’extérieur, même si le film joue sur les deux en faisant croître la violence des juges et de leurs émules jusqu’à son sommet après la mort de Jeanne où l’écran devient un champ de guerre entre les anglais et le peuple qui voit en Jeanne une sainte.

Comment rendre cela musicalement surtout quand un rythme apparemment lent exprime en fait la dynamique des passions intérieures, celles des juges, pressés d’en finir tout en justifiant leur perfidie par l’emploi du lexique du credo de l’Église, devenu rhétorique ironique, et celle de Jeanne, étonnée devant la teneur des questions sur la longueur des cheveux de saint Michel ou, pour la plus célèbre, sur son état de grâce, auxquelles elle répond après un bref  recueillement qui lui donne cette simplicité assurée et paisible ?

Deux soirées données à l’Église baroque des Piaristes de Cluj-Napoca ont permis d’entendre les improvisations de Touve R. Ratovondrahety à l’orgue sur le film projeté en grand écran. Il a choisi d’improviser à partir de formes musicales traditionnelles, pour la plupart référées à J.S. Bach, avec des citations de thèmes grégoriens, depuis le  Veni creator jusqu’au Tantum ergo, en passant par l’Ave Maria de Lourdes pour la première soirée, et celui de Gounod pour la deuxième. La trame est donnée : son unité se fait autour de cellules traitées comme des leitmotivs qui permettent d’identifier Jeanne d’une part, et le travail du Pervers,  « C’est Satan qui vous a envoyés pour me faire souffrir », dont la qualité première est la perte de la singularité de la personne pour une consensuelle fusion collective.

Une scène particulièrement grandiose dans son effet de tension dramatique est celle de la chambre des tortures. C’est d’ailleurs le moment expressionniste du film où les dents des scies croisent celles de la roue : pour exprimer ce tour de danse tragique qui est déjà danse de la mort, Touve a choisi d’improviser sur une passacaille, citation de la grande passacaille en Ut majeur de Bach pour orgue. Mais un double problème se pose au talentueux improvisateur : comment après un crescendo qui utilisera le magnifique posaune au pédalier, des harmonies de plus en plus tendues sur une écriture qui se densifie, passer du ternaire au quatre temps et exprimer ce monde qui se délite dans un jeu entre tonal et modal ? Touve n’a qu’une recette : non pas suivre le film, mais le vivre. Chaque soirée est une descente plus profonde pour percer l’épaisseur de ce mystère qui n’est autre que celui du Christ pleinement Dieu, pleinement homme, et que celui du monde que se disputent Satan et Dieu.

Touve donne l’unité à son improvisation en rejoignant bien plus que l’affect des personnages ou la volonté du réalisateur, mais bien ce qui reste commun à chacun, à savoir le sens de sa vie. « Je sais pourquoi je suis née » répond Jeanne. Et le silence qui suit la fin de ce film, avant les applaudissements fournis, permet de conclure que Touve, qui veille à monter à la tribune sans sac et objet pour que la légèreté physique facilite la disponibilité intérieure, a rejoint le centre de gravité du chef d’œuvre de Dreyer qui est peut-être aussi le centre où chacun d’entre nous se trouve confronté en vérité à ses choix.

Claire Bressolette